Extraits de l’introduction par Cesare Garboli, in Elsa Morante, «Alibi», Einaudi, 2004/2012

 

extraits de l’introduction du recueil d’Elsa Morante, “Alibi” publié par Einaudi 2004/2012

traduction de l’italien par Silvia Guzzi

 

Je suis moi aussi responsable, comme beaucoup d’autres, du faible intérêt et du peu, du très peu d’attention à l’égard des poèmes d’Elsa Morante (…)

Pour justifier cet oubli, ce silence ou cette sépulture qui perdure aujourd’hui encore, on peut invoquer de nombreuses atténuantes. De nos jours, nous sommes tous plus ou moins esclaves d’une sorte de chantage professionnel, syndical, corporatif qui force à séparer et à distinguer le poète du romancier (…) Malheur à celui qui ne respecte pas les règles, à celui qui enjambe les barricades et viole les respects (…)

Or les poèmes de ce recueil, Alibi, contreviennent à tout ce que j’aime : ils transpirent et respirent le style libre, la musique du dedans, la vague et le mouvement intérieur (…)

Cette capacité à défier les dangers, à se laisser ensorceler per la haute mer et à naviguer à visage découvert au milieu des tempêtes entraîne le langage d’Alibi dans une région infestée, très peu fréquentée par la tradition poétique du Novecento. Le fondement, la légitimation d’Alibi réside dans une capacité à aimer sans ménagement, une capacité insolite, monstrueuse presque, à s’offrir à l’amour. (…)

Une telle capacité fait naître de la méfiance : trop exaltée, et trop consciente ; trop droguée, et en même temps trop lucide, autrement dit à la limite de l’irréalité. Qualifier de passions les amours racontés dans Alibi c’est presque utiliser un euphémisme : des maladies, des infections, des sortilèges, des visions, des délires seraient des termes plus justes. Quand elle aime, Elsa Morante est possédée par une force mystique, ennemie et divine, qui n’appartient pas à l’humain mais à un règne plus ténébreux, à une expérience mystérieuse et animale. L’amour est traité et vécu comme un mal, et en même temps comme la seule libération du mal. (…)

On comprend alors comment ce syndrome, à peine ébauché ici, est contraire, ou mieux incompatible avec le contexte dépressif et les découvertes en négatif de la poésie italienne du Novecento. Mais incompatible surtout avec le langage poétique, avec la tradition du Novecento, et non pas avec l’expérience de ce siècle.  Le syndrome des amours morantiens est que l’amour ne peut jamais être réciproque, parce qu’il n’est que le miroir de lui-même. Tout amour est un amour perdu. Non pas malheureux mais perdu, invivable. Dans les années qui vont de 1943 à 1945, tandis qu’elle écrivait Menzogna e sortilegio, Elsa Morante a eu l’idée d’un recueil de poèmes que l’on retrouve dans un cahier d’école, intitulé « Narciso, Versi poesie e altre cose molte delle quali rifiutate » – une sorte de journal, entre autres et de zibaldone (…)

On peut lire « Narciso » comme le carton, le dessin préparatoire, un peu académique, la variante mythique, et en cela scolastique, d’une expérience qui, dix ans plus tard quand elle se projettera dans le « fils bien-aimé », deviendra le fer brûlant avec lequel elle fouillera ses viscères et ses chairs. (…)

« Personne ne connaît vraiment l’autre, s’il ne l’aime pas. Chacun de ces autres, n’est connu que de celui qui l’aime (…) Mais le soupçon de ma faute ne s’en va pas. Ma faute : ne pas savoir communiquer avec les autres, ne par les comprendre, ne pas les aimer assez. Ma faute : ne pas être aimée. Ma faute : ne pas avoir d’amis ; ne pas être heureuse.

Même si l’opinion des autres, et les apparences, disent le contraire, quiconque n’est pas aimé, et n’a pas d’amis, et n’est pas heureux, est certainement quelqu’un de mesquin, et un jour cela se saura.

C’est comme si j’avais toujours besoin de me prouver à moi-même que je ne suis pas mesquine. Quand je ne traverse pas ces épreuves immenses, j’ai honte de moi (signe encore d’un narcissisme) » (…)

Contrairement à tous les autres albums de poésie féminine, le thème d’Alibi n’est pas la mémoire ni le journal relatant des faits du cœur ; le thème c’est toujours l’avenir, la connaissance, la divination, l’explication qu’elle se donne à elle-même d’un destin qui ressemble à chaque fois un peu plus à une condamnation et à un enfer – et fait surprenant dans cet album renversé et monstrueux, la pythonisse qui se consume entre les mauvais sorts et les philtres, et pousse des cris comme autant de cantilènes et de sortilèges qui accompagnent la magie, n’en reste pas moins une enfant rêveuses qui veut l’amour et attend le bonheur. C’est là l’âme d’Alibi, qu’Elsa Morante refuse pourtant de voir et garde sous clé tout au fond d’elle-même. L’enfant que le ciel a voulu fantastique peut bien attendre et rêver l’amour mais elle ne sait pas penser ni imaginer la vie d’une autre manière que sous la forme d’une terrible prophétie. (…)

Or dans toute cette histoire, ce qui saute aux yeux c’est le lien sauvage, la relation charnelle et physiologique qu’Elsa Morante entretenait avec son œuvre. Qu’il s’agisse de ses romans, de ses nouvelles ou de ses poèmes, tous les textes issus de sa plume étaient une incarnation. Interpréter la relation mère-fils comme une allégorie de la création littéraire est chose trop facile ; les vraies questions sont ailleurs. Jusqu’à quel point Elsa Morante percevait-elle la création littéraire comme l’alibi d’une maternité reniée ? Pour quelle raison la fiction porte-t-elle des traces aussi fortement physiologiques ? Et dans quelle mesure, dans la création d’un système littéraire aussi physiologique, le besoin de maternité correspond-il à une forme de narcissisme ? Si c’est avant tout un besoin de maternité qui crée des objets-enfants où la contemplation de soi est exaltée et où le narcissisme triomphe, c’est aussi un démon masochiste, incrusté dans le narcissisme, qui ravive continuellement le besoin de maternité et le renie. Prise dans ce cercle, la vie devient un enfer, et le besoin d’écrire une condamnation ou, dans le meilleur des cas, un alibi.

Si l’hypothèse est juste, il faudrait lire le poème qui donne le titre au recueil comme une métaphore, la clé de voûte de l’univers morantien. De fait, si l’on s’en tient à ce que dit le poème, pourquoi « alibi » ? Pourquoi ce titre ? (…)

La position d’Elsa Morante (spéculaire dans ces vers) est plus tragique et plus actuelle. Dans l’expérience créative de l’auteur d’Alibi, il n’y a pas de solution de continuité et dès lors il n’y a pas de conflit entre ce qui est réel et ce qui est imaginaire. Cette dialectique n’existe plus.  La fiction, l’artifice font partie, comme un vêtement, du corps : je suis le corps, parce que l’aiguille est brûlante, même si le tissu n’en est que la fumée. Rares sont les poèmes du Novecento qui nous ont poussés aussi loin vers le fantastique, vers une incarnation aussi consciente de la vanité, de la vanitas.

 

 

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